
Irritabilité accrue, troubles dépressifs et psychotiques en hausse, décompensations... Comment la canicule met à l'épreuve la santé mentale
Les vagues de chaleurs ont de lourdes conséquences sur notre santé mentale. En particulier pour les patients atteints de troubles psychiatriques, plus vulnérables aux fortes températures.
Des températures qui mettent le corps et l'esprit à rude épreuve. Au septième jour d'une canicule qui devrait encore durer, la France a connu la journée la plus chaude de l'histoire des relevés, mardi 23 juin. La nuit de lundi à mardi avait elle-même été "la plus chaude jamais connue en France", selon Météo-France, le mercure n'étant pas descendu en dessous de 26,9°C à Cholet (Maine-et-Loire), ou encore 26,2°C à Poitiers (Vienne) et à Limoges (Haute-Vienne). Or, plus les nuits tropicales sont "fréquentes", "plus notre corps fatigue et plus le risque sanitaire augmente", rappelle le ministère de la Transition écologique.
Ces fortes chaleurs (et le manque de sommeil) ont aussi de lourds effets sur notre santé mentale. "C'est la conséquence la plus évidente. Avec ces températures nocturnes qui ne descendent pas, on dort moins bien et on est plus vulnérables et plus irritables", pointe Marine Akkaoui, psychiatre et coordinatrice du dispositif de suivi Vigilans pour Paris et la Seine-Saint-Denis, qui a participé à une étude publiée par la revue Médecine du sommeil sur le sujet.
Une hausse des troubles dépressifs et psychotiques
Au-delà des difficultés à dormir, les vagues de chaleur sont associées à une recrudescence de certains troubles plus graves. Dans une étude publiée en décembre dans la revue Psychiatry Research, des médecins français étudiant les données d'un hôpital du Val-de-Marne observent, quand le thermomètre grimpe, une augmentation des consultations pour des troubles dépressifs et, plus nettement, pour les troubles psychotiques (comme la schizophrénie). En revanche, ils ont constaté l'inverse concernant les troubles bipolaires, avec une diminution des passages aux urgences. Les auteurs soulignent donc que les conséquences de la chaleur "varient selon le type de trouble", et en fonction de la durée et de l'intensité de la vague.
Ces pathologies rendent plus vulnérable aux autres risques liés à la chaleur. "A l'hôpital, on est très vigilants sur l'hydratation des patients, car on sait aussi qu'ils cumulent les difficultés sanitaires et sociales, souligne Baptiste Pignon, l'un des auteurs de l'étude. Ils sont plus à risque car ils sont souvent plus isolés, vivent dans des appartements qui sont des passoires thermiques, et sont donc plus sujets à la déshydratation."
Selon les psychiatres, la hausse soudaine des températures a aussi des effets sur la production de sérotonine et de dopamine, des neurotransmetteurs impliqués dans les troubles de l'humeur. Ce qui "augmente le risque de décompenser certaines maladies psychiatriques, comme la dépression, les troubles bipolaires et anxieux, ainsi que la schizophrénie", pointe Marine Akkaoui. "Dans ce contexte de canicule, les inégalités sociales se creusent, souligne-t-elle également, car les personnes qui souffrent de pathologies psychiatriques sont encore plus vulnérables."
Ces phénomènes, le chef des urgences psychiatriques de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Fayçal Mouaffak, les a bien en tête. Mardi après-midi, son service est encore loin de la surchauffe, malgré les 37°C enregistrés par Météo-France. Mais le psychiatre va rester en alerte chez lui, ce week-end, "au cas où il y ait des besoins en fin de semaine". "En psychiatrie, il y a toujours un temps de décalage par rapport aux urgences classiques, explique le praticien. On risque d'avoir du monde en fin de semaine ou à partir de lundi."
Des traitements qu'il faut parfois ajuster
Le psychiatre sait que ces fortes chaleurs peuvent avoir de lourdes conséquences pour ses patients. "Les changements de températures jouent comme la goutte qui fait déborder le vase", observe-t-il. Par ailleurs, certains médicaments, comme les psychotropes et les antidépresseurs, ne font pas bon ménage avec la canicule. "Ils entraînent une photosensibilisation, ce qui signifie que les malades prennent des coups de soleil plus forts et plus rapidement", souligne-t-il. D'autres traitements, dont ceux contre la schizophrénie, ont aussi des effets sur la thermorégulation. "Certains peuvent se balader avec un blouson, car ils ne ressentent pas la chaleur comme nous", explique Fabien Getten, psychiatre à Reims, au sein de l'établissement public de santé mentale de la Marne.
Pour éviter la déshydratation ou les coups de chaud, il faudrait réajuster les traitements au cas par cas. Du moins, en théorie. "On peut diminuer les doses quand les patients sont hospitalisés, notamment quand le traitement se prend par goutte, c'est facile. Mais pas chez soi", observe Fabien Getten. Difficile, sur une semaine de canicule, de calculer avec précision la réduction d'un traitement, surtout lorsqu'il est pris sous forme de comprimés. "Dans l'idéal, il faudrait qu'on se souvienne de nos patients les plus à risque, et les rappeler un par un, mais ce serait interminable", reconnait le praticien hospitalier.
Avec le réchauffement climatique et la multiplication de ces épisodes caniculaires, Fayçal Mouaffak sait qu'il devra prendre en compte le paramètre "fortes chaleurs" au moment de remplir des ordonnances. "Avant, on se disait qu'au pire, la température flirterait avec les 30°C quelques jours en août ou en juillet, mais que ce serait gérable pour les patients. Désormais, la question de la thermorégulation va entrer en ligne de compte", prédit le médecin.