
: Témoignages "Je pensais être condamné à devenir un agresseur comme lui" : des victimes de violences sexuelles dans leur enfance racontent leur hantise de les reproduire
Des psychiatres et psychologues spécialisés dans l'accompagnement des victimes soulignent à quel point la "phobie de reproduction" consume l'estime de nombre d'entre elles. Les travaux menés dans le cadre de la Ciivise soulignaient également l'ampleur de cette crainte.
"Il m'a fallu vingt-neuf ans pour arrêter de craindre de devenir un pédocriminel à mon tour." C'est avec désolation qu'Adrien, 44 ans, témoigne de la peur silencieuse qui l'a rongé pendant près de trois décennies. Il est un adolescent de 13 ans lorsqu'il subit, à l'automne 1995, des agressions sexuelles et un viol, perpétrés par un chef scout. Quelques mois plus tard, c'est l'onde de Fun Radio et la voix du docteur Christian Spitz, émanant du poste de radio dans sa chambre, qui scellera sa peur : "La majorité des agresseurs ont d'abord été victimes." Une déflagration. "A l'époque, on disait que les agresseurs étaient d'anciennes victimes, se souvient-il, mais jamais on ne précisait que toutes les victimes ne devenaient pas des agresseurs." Entendre cela a alors été pour le jeune homme "une forme de condamnation à mort". "Bah voilà, tu vas être un agresseur. Je pensais être condamné à devenir un agresseur comme lui", avait alors déduit l'adolescent.
Comme Adrien, une part "significative" des victimes de violences sexuelles craignent de reproduire celles qu'elles ont subies, assure Muriel Salmona, psychiatre spécialiste de la mémoire traumatique. Les témoignages en nombre confiés à la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) en 2023 allaient d'ailleurs dans ce sens. Si, selon une grande étude de l'ONU publiée dans la revue The Lancet en 2017, le fait d'avoir subi des violences sexuelles dans l'enfance pour un homme augmente le risque de commettre des violences sexuelles par 3,5, la littérature scientifique démontre toutefois que moins de la moitié des hommes auteurs ont été victimes. "Il y a toujours une intentionnalité et une volonté délibérée de domination dans la reproduction des violences", tient à appuyer la psychiatre, en écho à l'affaire Lyhanna, qui a révélé que Jérôme Barella, le principal suspect, était visé par plusieurs plaintes pour viols, comme son père et son frère dans d'autres affaires de pédocriminalité ou de viols sur conjoint.
"Je me surveillais beaucoup"
"Je me suis bâti avec le sentiment que mon corps était une pourriture, un ennemi, un traître. Entre autres parce que j'avais eu une érection pendant le viol. La participation contrainte de mon esprit au viol avait inscrit une défiance vis-à-vis de moi-même", témoigne Adrien, trente ans après son agression. Cette "culpabilité de l'agresseur" transformée en "culpabilisation de la victime" fait partie d'un processus de "colonisation par l'agresseur", explique Muriel Salmona. "Il ne s'agit en rien de désir provenant de la victime ; c'est simplement la transposition de l'excitation perverse de l'agresseur qui envahit l'esprit et le corps de la victime."
Dépourvu de cette explication, Adrien a vu son rapport au désir profondément biaisé, perçu comme indissociable de la "perversion" dont il avait été victime. "J'ai détesté être un homme. Parce que c'était le risque de devenir comme lui. Ça a flingué ma propre sensualité. J'avais honte de désirer, d’éprouver du plaisir et de l'assumer auprès de mes compagnes. Pour moi, désirer sexuellement quelqu'un, c'était aller sur le même terrain que mon agresseur. C'était forcément pulsionnel, bestial et ferait de moi une espèce d'animal. C'était potentiellement être un putain de pervers, un coupable en devenir", analyse-t-il d'une traite, la gorge serrée.
"La peur d'être un monstre est un processus traumatique présent chez quasiment toutes les victimes".
Muriel Salmona, psychiatre spécialiste de la mémoire traumatiqueà franceinfo
Les violences sexuelles "sont des machines à fabriquer de la haine de soi, de la peur d'être mauvais, pervers" et "font de son espace psychique et de son corps des ennemis contre lesquels il faut lutter sans cesse", affirme la psychiatre dans son livre Enrayer la fabrique des agresseurs sexuels.
Effrayé par cette peur de reproduire des violences subies, alors même qu'il n'a jamais éprouvé la moindre attirance pour les enfants, Adrien s'est longtemps "surveillé en permanence", dit-il, notamment en présence d'enfants, y compris avec son fils. De multiples scènes lui reviennent à l'esprit, comme celle où, adolescent, il s'était retrouvé, lors d'une soirée de baby-sitting, à accompagner deux enfants se coucher à l'étage : "Si elle est devant toi dans l'escalier et donc qu'il y a ses fesses au niveau de tes yeux, c'est que t'es un pédophile", s'était flagellé Adrien, alors âgé d'à peine 15 ans.
"A l'âge adulte, trouver qu'une femme était jolie, c'était pervers. Le moindre regard qui traînait devenait un regard prédateur, même s'il était dépourvu du moindre désir."
Adrien, 44 ansà franceinfo
Selon la psychiatre, cette peur dépourvue de toute corrélation avec un risque de passage à l'acte est un processus "normal" et universel lié à la mémoire traumatique : "Toutes les victimes portent la mémoire traumatique de l'agresseur, contenant tout ce qu'il a fait, dit et éprouvé, qui est enregistrée de façon indifférenciée avec la mémoire traumatique de la victime, comme un magma", décrypte la psychiatre.
"Cela n'appartient pas aux victimes. Ce ne sont ni leurs pensées, ni leur perversion"
"C'est d'ailleurs le cœur de la gravité du traumatisme. Les victimes sont colonisées par la boue des agresseurs, même si cela n'appartient pas aux victimes. Ce ne sont ni leurs pensées, ni leur perversion".'
"C'est invivable de vivre avec la mémoire traumatique qui provient de l'agresseur. C'est la plus grande torture que vivent les victimes."
Muriel SalmonaA franceinfo
Cette peur semblait à Adrien aussi destructrice que protectrice. Il y a vingt-cinq ans, encore adolescent, il avait déjà confié à un psychologue cette peur "de devenir un pédocriminel comme son agresseur". "Avoir peur est votre meilleure garantie", lui avait-on répondu. Traduction : "Tant que tu as peur il n'y a pas de risque que tu le sois. Mais si j'arrête d'avoir peur ? Que se passe-t-il ? Je passe à l'acte ?"
"J'ai subi des images mentales où je touchais les parties intimes des petites filles"
Martial, 47 ans, a lui aussi été meurtri et "consumé" par cette "phobie de reproduction". Victime de son frère de deux ans et demi plus âgé, entre ses 8 ans et ses 21 ans, il a vu sa peur prendre racine dans un schéma de reproduction établi. "Quand j'ai parlé à ma mère de ce que mon frère m'avait fait subir, elle m'a répondu 'J'ai rapporté ça de ma famille, car moi aussi un de mes frères m'a violée'."
"Comme ma mère m'avait dit que la pédocriminalité était une 'maladie' dans ma famille, j'étais persuadé que je l'étais forcément aussi."
Martial, 47 ansà franceinfo
Pendant une vingtaine d'années, la peur s'est manifestée dans l'esprit de Martial par le biais d'images intrusives. "J'ai subi des images mentales où je touchais les parties intimes des petites filles, j'essayais de leur faire mal. J'imposais ma loi comme mon agresseur", confie Martial, éprouvé. Une telle description correspond à ce que décrivent les patients qui souffrent de "phobie d'impulsion", affirme Yann Gaussens, psychologue clinicien. Ces obsessions constituent une catégorie des troubles obsessionnels compulsifs (TOC), qui "s'imposent aux patients, sont caractérisées par leur nature intrusive, répétitive et pénible et correspondent à la peur terrible que vous pourriez exercer les violences que vous imaginez si vous perdez le contrôle de vous-même", détaille le psychologue, qui accompagne des patients atteints par cette pathologie psychiatrique à Bordeaux.
"Ces images s'imposaient n'importe quand. Dans la rue, en regardant un film, au restaurant ou au travail", relate Martial, qui souligne, ému, ne plus les subir plus depuis plus d'un an. Si ces phobies d'impulsion – qui concernent 2% de la population –, ne sont pas toujours corrélées avec des symptômes de stress post-traumatique, Muriel Salmona affirme qu'il est "très courant" pour des victimes de violences sexuelles de subir des images intrusives pouvant leur faire "revivre leurs propres scènes de viols, en inversant les rôles". "Ces phobies d'impulsion peuvent ressurgir dès lors que les victimes se retrouvent dans des situations similaires à leur vécu lors des violences. Selon le contexte, le lieu et l'âge de la victime, ça génère un flash-back qui active la mémoire traumatique et qui conduit à ce que le regard de l'agresseur s'impose", développe-t-elle.
"Il n'y a aucun risque de passage à l'acte"
"De quel droit je me suis permis d'avoir ce genre de pensées ?", se désole pourtant Martial, qui en a souffert au point de tenter à plusieurs reprises de mettre fin à ses jours. "Vous ne pouvez pas imaginer le dégoût que j'ai de moi-même. Comme j'ai eu ces tocs de pédophilie, je me dis encore 'Attention, tu peux devenir comme ton agresseur', poursuit-il. C'est très paradoxal parce que d'un côté je sais que je ne passerai pas à l'acte."
"Je n'ai jamais eu la moindre attirance pour les enfants, ça me donne envie de vomir. Mais parce que j'ai ces images, je me dis que je dois me surveiller et voir comment j'agis."
Martialà franceinfo
Le quadragénaire s'est "longtemps cru fou", au point de "demander à se faire interner". 'Il n'y a aucun risque de passage à l'acte dans le cadre des TOC, assure pourtant Yann Gaussens. Les patients sont tellement anxieux de passer à l'acte qu'ils sont dans l'hypercontrôle, ce qui rend absolument impossible de commettre l'action."
Pourtant les stratégies d'évitement sont permanentes chez ces victimes. Ces pensées procurant une "anxiété très forte, parfois insoutenable" génèrent chez les patients des rituels nommés "compulsions", qui englobent un ensemble de comportements d'hypercontrôle et de stratégie d'évitement visant à "faire partir l'anxiété", analyse le psychologue. "Comme j'avais peur de ce que j'imaginais, j'ai donc choisi un métier où je ne travaille qu'avec des machines", témoigne Martial.
"Toute ma vie, j'ai tout fait pour éviter et refuser d'être en contact avec des enfants, de peur d'avoir ces pensées intrusives."
Martialà franceinfo
Y compris avec sa propre fille, Martial est en hypervigilance permanente : "Quand notre fille était bébé, je demandais à ma femme de rester avec nous pour être certain de ne pas lui faire mal quand je lui changeais la couche. J'ai très rapidement refusé de lui donner le bain pour ne pas avoir à la nettoyer."
"On peut vivre au prix d'un effort surhumain pour comprendre qu'on ne fera pas de mal"
Alors que dix ans ont passé depuis la naissance de sa fille, il est toujours difficile pour Martial de rester seul avec elle. "J'ai du mal à rentrer dans sa chambre", affirme celui qui a lui-même subi des viols dans sa chambre d'enfant. "Récemment, sans faire exprès, en passant à côté de ma fille, je lui ai effleuré la poitrine, raconte Martial, la gorge nouée. Immédiatement, je me suis excusé." Il a été désemparé par la réponse que sa fille lui a adressée : "Mais tu es mon papa, ce n'est pas grave." Ce à quoi il a répondu, en larmes : "Ma fille, tu devrais craindre ce genre de gestes, même lorsqu'ils viennent des personnes les plus proches de toi."
Si Adrien et Martial ont fini par "s'autoriser" à devenir pères malgré leur peur d'être des "pédocriminels", la Ciivise souligne que de nombreux adultes victimes de violences sexuelles dans l'enfance ont renoncé à leur désir de parentalité, de peur de reproduire ces violences. Arnaud Gallais, cofondateur de Mouv'enfants et ex-membre de la Ciivise, témoigne de l'ampleur de ce phénomène : "J'ai rencontré à tour de bras des hommes victimes qui ont renoncé à être pères pour ces raisons. Des hommes de 80 ans avaient encore les larmes aux yeux en me racontant avoir choisi de griller leur génération pour protéger la suivante."
"C'est un vœu d'abnégation déconcertant, ça en dit long d'une génération qui n'a pas pu être soignée et s'est vu infliger une peine supplémentaire."
Arnaud Gallais, cofondateur de Mouv'enfants et ancien membre de la Ciiviseà franceinfo
C'est le combat de la psychiatre Muriel Salmona, convaincue que "la vraie compréhension de la mémoire traumatique est une libération pour les victimes. Une façon de leur rendre justice".
"On peut vivre au prix d'un effort surhumain sur soi-même pour comprendre qu'on n'a rien fait de mal et qu'on ne fera pas de mal, affirme Martial, remué. Ce n'est pas parce qu'on a été victime qu'on sera forcément un bourreau." C'est ce que martèle aussi la psychologue Eléonore Lempereur à ses patients : "L'écrasante majorité des victimes mettent fin au cercle de la violence et de la répétition, et heureusement ! C'est la même logique que le loto, tous les gens qui ont gagné avaient joué, or tous ceux qui ont joué n'ont pas gagné, loin de là." La thérapeute a accompagné Adrien dans son cheminement libérateur de cette "phobie de reproduction" et assure que c'est souvent en travaillant en profondeur sur le traumatisme initial que les victimes se permettent de lever le tabou de cette peur qui consume. Aujourd'hui, Adrien s'est libéré de ses chaînes : "J'ai mis trente ans à décoloniser mon psychisme de la violence de mon agresseur."
Si vous êtes un enfant en danger ou un adulte témoin d'une situation où un enfant est victime de violences sexuelles, physiques ou psychologiques, ou si vous souhaitez demander conseil, il existe un numéro national d’accueil téléphonique, confidentiel et gratuit : le 119 (ouvert 24h/24, 7j/7, numéro non visible sur les factures de téléphone, possibilité d'envoyer un message écrit au 119 via le formulaire à remplir en ligne ou d'entrer en relation via un tchat en ligne : allo119.gouv.fr).
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