
Reportage
Le salariat des médecins, une expérience "réussie" en Occitanie pour contrer les déserts médicaux
Alors que six millions de Français n'ont pas de médecin traitant, les collectivités locales testent des solutions pour lutter contre les déserts médicaux, comme le salariat de médecins de campagne en Occitanie. Combien ça coûte et est-ce que ça marche ? Reportage dans une commune de 1 000 habitants, au sud de Toulouse.
Depuis le cabinet médical du Dr Hélène Rusques, on aperçoit la chaîne des Pyrénées. Cela fait une dizaine d'années qu'elle est médecin de campagne à Saint-Martory, à 70 km au sud de Toulouse, sur la route de Saint-Gaudens. Il y a trois ans, elle a failli "mettre la clé sous la porte". "Il y a trois ans, sur quatre médecins, deux partaient, un à la retraite et un pour des raisons privées", raconte-t-elle. Les deux médecins libérales restantes dans le cabinet médical estiment alors qu'elles n'ont plus les moyens de payer la secrétaire. "Le cabinet médical étant monté pour quatre médecins, à deux ça ne pouvait plus fonctionner, explique-t-elle. Les charges employeurs, les charges de fonctionnement... Tout ça était calculé pour quatre personnes, donc on était en train de préparer notre départ, clairement."
Les deux médecins se sont alors rapprochées des responsables de la Région Occitanie qui teste, depuis cinq ans, le salariat des médecins généralistes dans des zones en tension. " Je n'étais pas inquiète, ni pour ma collègue ni pour moi, du travail, il y en a. C'était plutôt pour le secteur, les patients auxquels on s'attache, quand même". Alors les deux médecins se rapprochent des responsables de la région. "Et on a basculé - médecins et secrétaire - sous forme de salariat." Le centre de santé de Saint-Martory, situé en zone rurale, dans un désert médical, est ainsi sauvé.
Moins de paperasse, plus de médecine
Les deux médecins sont passées du statut de libéral à salariés et les patients ont vu peu de changement. Peu de changement aussi pour le Dr Hélène Rusques : "Ça n'a pas changé grand-chose, hormis qu'on a une fiche de paie à la fin du mois, qu'on sait combien on va gagner, parce qu'en libéral, ce n'est pas le cas. Et surtout, mon temps de travail est consacré pleinement aux patients et plus du tout à la gestion du cabinet, à essayer de récupérer les impayés, à s'occuper de la télétransmission avec la Sécu et des problèmes causés".
Le Dr Rusques dit avoir conservé son niveau de rémunération, environ 5 000 euros nets par mois, et voit toujours autant de patients. La Région Occitanie impose qu'elle fasse des visites à domicile et participe aux gardes à l'hôpital - certains soirs et week-ends - et qu'elle ait tous les jours des créneaux réservés aux urgences. "Mais ça, dit-elle, je le faisais déjà avant".
Aujourd'hui, le centre de santé tourne toujours à deux médecins, en sous-effectif. Mais au moins, il n'a pas fermé. Dans d'autres zones, le dispositif a même permis d'attirer des médecins.
Quelque 140 médecins passés salariés en 5 ans
En tout, depuis près de cinq ans, la Région Occitanie a ainsi salarié environ 140 médecins, de tous âges. Elle vient de labelliser son 29e centre de santé, à chaque fois dans un désert médical. "Ce n'est absolument pas le rôle d'une Région, on est bien d'accord, l'État a la compétence en santé, c'est une compétence régalienne, admet le Pr Vincent Bounes, vice-président de la Région Occitanie en charge de la Santé, mais on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose. C'est une idée de la présidente de Région, Carole Delga".
Le professeur poursuit en expliquant l'urgence de cette démarche : "Initialement, on allait beaucoup à la campagne, dans des coins vraiment paumés, et maintenant on s'aperçoit que des déserts médicaux, il y en a partout. Donc on ouvre aussi des centres urbains ou périurbains, près des métropoles, parce qu'il y a beaucoup de besoins partout, maintenant".
Alors comment tout cela est financé ? Il y a les remboursements de consultation par la Sécurité sociale et les différentes aides nationales aux médecins qui rapportent de l'argent aux centres de santé. Mais cela n'est pas suffisant. La Région doit aussi en financer une partie. "La part qu'il reste à la Région est assez mince, finalement, assure Vincent Bounes. Cette année, en 2026, le budget était de 600 000 euros, ce qui est très faible. La Région, c'est un budget de 3,5 milliards, donc on est sur l'épaisseur du trait pour nous. Donc je considère que globalement, c'est une grosse réussite, qui ne coûte pas très cher aux contribuables d'Occitanie."
Une réduction du temps de travail des médecins ?
Pour le Dr Jérôme Marty, président du syndicat de médecins UFML, salarier des médecins peut ponctuellement maintenir une offre de soins dans des déserts médicaux. Mais ce n'est pas la solution idéale, estime-t-il : "Il ne faut pas que le salariat remplace le libéral. Parce que le libéral a ça de particulier qu'il ne compte pas ses heures et qu'il voit un nombre de patients bien souvent supérieur à celui d'un médecin salarié".
"Ce n'est pas une attaque contre le médecin salarié, c'est une réalité factuelle, assure Jérôme Marty. Donc si je déplace un médecin qui faisait 50 heures, qui voyait quatre patients par heure, dans un centre de salariés où il fait 35 heures, et voit trois patients par heure, eh bien, j’ai aggravé le problème. Je ne l'ai pas résolu. Donc attention à ça."
La Région Occitanie estime que ce dispositif a permis à environ 40 000 habitants de trouver ou retrouver un médecin traitant dans des zones où il en manquait. Aujourd'hui, la mesure est également appliquée dans d'autres Conseils régionaux, en Centre-Val de Loire, en Auvergne-Rhône-Alpes et dans le Grand Est.
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